Enseigner la laïcité à l’Education nationale

Une République ne survit pas par des cérémonies ou des déclarations symboliques. Elle survit lorsque ses principes sont compris, transmis et défendus dès l’école.

Un sondage récent propose d’inscrire deux heures hebdomadaires consacrées à la laïcité dans le programme obligatoire des lycéens. Au-delà des questions de ce sondage, ce sont les commentaires visant à les replacer dans le contexte actuel sont intéressants ; ils illustrent les incompréhensions qui entourent aujourd’hui cette question.

Place de la laïcite

Un autre sondage Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès montrait que 87 % des Français considèrent la laïcité comme une valeur importante de la République, mais seuls 37 % soutiennent un enseignement renforcé.
Toute la contradiction est là : la laïcité est célébrée, cérémonies, prix, tribunes et grandes déclarations rassurent tous ceux qui se présentent comme ses défenseurs, mais année après année, la laïcité continue d’être fragilisée. Pourquoi ? Parce qu’elle est rarement réellement transmise, parce que l’on agit partout sauf là où tout devrait commencer : à l’école.
Même si depuis les attentats contre Charlie Hebdo et l’assassinat de Samuel Paty, l’État multiplie les mesures autour de la laïcité (EMC, Chartes…), celles-ci se concentrent davantage sur la prévention et la gestion des incidents que sur la transmission du sens même de la laïcité. On doit distinguer le respect de la laïcité à l’école de l’apprentissage de la laïcité à l’école.

Or l’école est le lieu décisif. Elle peut consolider une société comme contribuer à sa fragilisation. C’est là que les premières lois qui soutenaient le principe de laïcité ont été promulguées avec Jules Ferry en 1881 et 1882, puis avec René Goblet en 1886, c’est aussi là qu’après la loi de 1905, on a constaté les premières attaques, à Creil en 1989. C’est donc évidemment à l’école que doit se mener l’effort principal, et ceci passe aujourd’hui par son enseignement.

L’enseignement de la laïcité

Dans un commentaire, une sociologue de l’éducation résume la méfiance que l’on rencontre face à cette idée : « Les Français plébiscitent la laïcité comme valeur mais se méfient de sa scolarisation intensive. Ils redoutent qu’un enseignement trop massif ne transforme un principe juridique en catéchisme républicain, ce qui serait précisément l’inverse de l’objectif poursuivi. »

Cette crainte révèle surtout une réflexion trop partielle sur le sujet. La laïcité ne se réduit pas à un simple principe juridique. Elle possède une histoire philosophique, politique, sociale et intellectuelle complexe. Autant d’axes à explorer avec des élèves. Il s’agit de transmettre des connaissances : son Histoire, ses textes fondateurs, sa genèse, ses implications juridiques et ses enjeux contemporains.
L’élève, instruit, reste libre de ses choix, c’est l’émancipation offerte par notre école, et ceci dans toutes les matières.

L’évaluation

Les critiques sur l’évaluation sont également mal posées. La CNIL et le Conseil supérieur des programmes rappellent qu’il serait problématique d’évaluer des adhésions morales.
Mais il ne s’agit pas d’évaluer l’adhésion, seulement sa compréhension. Un élève doit pouvoir expliquer ce qu’est la laïcité, en connaître les fondements historiques, philosophiques et juridiques. Ce sont des connaissances, non des opinions. Comme en mathématiques ou en philosophie, l’école évalue des capacités de réflexion, pas une foi personnelle. Un devoir sur Emmanuel Kant n’implique pas que l’élève partage ses idées.

Nous n’avons jamais craint d’enseigner les mathématiques sous prétexte qu’elles structurent une certaine rationalité et la philosophie qui forme à l’esprit critique. On peut aussi espérer qu’une compréhension approfondie de la laïcité conduise à une adhésion au principe. Encore faut-il le vouloir.
Au fond, beaucoup de ces résistances révèlent surtout une crainte ou une méconnaissance des acteurs de l’Éducation nationale eux-mêmes. Ce qui amène le point suivant.

La question décisive : la formation des enseignants

Beaucoup d’enseignants se montrent réticents à une formation supplémentaire, soit parce qu’ils pensent être déjà préparés, soit parce qu’ils perçoivent la laïcité comme un objet idéologique.

Considérer la laïcité comme un objet idéologique pose problème. En France, la laïcité constitue un principe républicain structurant, un fondement commun sur lequel reposent nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Aussi ne relève-t-elle pas d’une opinion facultative pour les agents du service public ; elle constitue le cadre même dans lequel s’exerce leur mission.

Quant au refus de la formation, il révèle une certaine ambiguïté au sein du corps enseignant. Enseigner sérieusement la laïcité suppose des connaissances en philosophie, Histoire, droit, institutions et sciences politiques. Peu d’enseignants sont réellement formés à toutes ces questions dans leur parcours universitaire. Sans formation solide, il devient difficile de transmettre ce principe avec rigueur et sérénité.

La formation est la condition indispensable pour que la laïcité cesse d’être uniquement une valeur proclamée et devienne enfin un savoir réellement transmis. Le refus de se former devient un refus de transmettre.

Collège ou lycée ?

Le même sondage montre davantage de réticences pour enseigner la laïcité au collège, les élèves étant jugés trop jeunes pour un enseignement conceptuel.

Refuse-t-on d’enseigner les mathématiques au collège sous prétexte que le sujet est trop abstrait ? Non, on adapte simplement le niveau au public. Il peut en être de même pour la laïcité. Par exemple, les collégiens étudient le baptême de Clovis, les guerres de religions, la Révolution française, le Concordat de Napoléon… Ils parcourent donc, sans le dire, toute l’histoire qui a conduit à la construction de la laïcité. Celle-ci constitue en réalité un fil conducteur à travers les siècles et il est primordial qu’ils puissent comprendre l’Histoire de France à cette lecture.

C’est au collège que se construisent les premiers repères intellectuels, civiques et sociaux fondamentaux. Pourquoi attendre ?

Les plus grands blocages ne viennent pas des élèves ou des familles, mais de l’institution scolaire elle-même, où persistent des hésitations, des désaccords et une méfiance, voire un refus, envers toute formalisation de cet enseignement. L’histoire nous rappelle pourtant qu’il existe des moments où une démocratie doit assumer de défendre clairement ses principes. À l’image de Jean Zay, qui dénonçait en 1943 la faiblesse des démocraties face aux totalitarismes dans le domaine éducatif, il faut aujourd’hui affirmer avec clarté les valeurs républicaines face aux défis contemporains.

Un commentaire sur “Enseigner la laïcité à l’Education nationale

  1. La laïcité reste, dans les années 1980, un sujet profondément structurant du débat public français. En 1984, le mouvement de l’École libre réactive les anciennes tensions entre l’idéal républicain de l’école publique et la place de l’enseignement catholique privé, héritées directement des combats autour de la loi de 1905. Puis, en 1986, les mobilisations contre la loi Devaquet déplacent progressivement la question vers les libertés individuelles et le rôle des institutions éducatives, annonçant une nouvelle phase des débats sur la laïcité qui se cristallisera dès 1989 autour du voile et de l’islam.

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