On observe de plus en plus souvent une confusion entre deux notions qui n’ont pourtant rien à voir : la laïcité et la paix entre les religions.
Cette année encore, à l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, de nombreux articles, affiches, dessins et communications publiques ont présenté la laïcité comme un dispositif destiné à “réconcilier”, “harmoniser” ou “rapprocher” les religions entre elles. On voit des affiches “Vivre ensemble entre religions = laïcité”, des dessins où un rabbin, un prêtre et un imam se tiennent par la main sous le mot “laïcité” ou plusieurs signes religieux « en harmonie », des tribunes appelant à “fêter la laïcité en réunissant les religions”.
Or, la laïcité n’a pas pour objet d’assurer la paix entre les religions, mais de garantir la paix civile en gardant les religions hors de la sphère politique (idée qui s’élabore depuis le 17e siècle, avec John Locke en Angleterre puis Voltaire en France) et scolaire (avec Jules Ferry).
La laïcité ne promeut aucune valeur religieuse, ni aucune “paix” ou “dialogue interreligieux”. Elle ne “protège” pas les religions entre elles et ne leur demande pas d’être tolérantes les unes envers les autres. Vis à vis des religions, la laïcité garantit la liberté car chacun est libre de croire ou de ne pas croire , l’égalité car aucune religion n’est privilégiée par l’État. Elle contribue à la fraternité puisque chacun doit être respecté dans ses convictions, pourvu qu’elles ne s’imposent pas aux autres. Ce sont des valeurs républicaines et non des objectifs religieux.

La loi de 1905 soustrait l’État aux influences religieuses. Rappelons que « la République ne reconnaît (ne salarie ni ne subventionne) aucun culte. » Elle n’impose aucune relation entre les religions elles-mêmes, car cela ne relève pas du domaine public. La loi vise l’État, pas les religions.
Exiger qu’une religion respecte ou coopère avec une autre n’appartient pas à la laïcité, c’est un autre sujet, qui relève du dialogue interreligieux.
Confondre la laïcité avec une quête de paix entre religions revient à tordre profondément le sens de la laïcité. Et ce glissement n’est jamais neutre.
En effet, il permet de réintroduire les religions au cœur de l’espace commun, au lieu de les en maintenir à distance respectueuse, de légitimer leur présence dans des lieux comme l’école, au lieu d’affirmer clairement la neutralité, de brouiller la frontière posée par la loi de 1905, qui protège précisément l’espace public de toute influence confessionnelle.
Cette confusion permet de réintroduire les religions dans l’espace qui leur est précisément soustrait.