Avertissement : une nette majorité de Français (55%) a voté contre le TCE en 2005, dont, forcément, au moins une partie de nos lecteurs. Plus de 20 ans après, il faut donc accepter pour comprendre l’importance de ce moment, de “penser contre soi”. Le but n’est pas ici de refaire le match, mais d’analyser le moment où la dérive de la gauche a commencé. Bonne lecture.
Il existe des tournants dans l’histoire du mensonge politique, des instants où il cesse d’être l’apanage de marges radicales pour devenir une méthode courante de persuasion de masse ; où l’approximation se substitue à l’argument et l’émotion au raisonnement.
Jusqu’à 2005, la stratégie consistant à produire délibérément davantage de contre-vérités qu’il n’est possible d’en réfuter, comme le formule la “loi de Brandolini”, était l’apanage des négationnistes de la Shoah.
En 2005, c’est en France que le tournant a lieu – Cocorico ! les fake news des Brexitters ou de Donald Trump seraient une invention française ! – au moment du référendum français sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE). Nous assistons alors à une extension de cette stratégie jusque dans le cœur des appareils politiques : non seulement l’extrême droite (FN, De Villiers…) mais aussi une partie significative de la gauche française (Mélenchon, Fabius, PCF…), des syndicats et, c’est une nouveauté à l’époque, des citoyens indépendants qui jouissent d’une nouvelle audience grâce aux blogs (Étienne Chouard en l’occurrence), adoptent et propagent une rhétorique où l’inexactitude n’est plus accidentelle, mais structurante.
Il ne s’agit pas d’un débat sur le fond mais d’une lutte pour saturer l’espace discursif avec des assertions présentées comme des faits irréfutables.
Ainsi, tout au long de la campagne :
- on prétend que le traité de Nice est limité dans le temps ;
- que la directive Bolkestein est liée au traité constitutionnel, voire qu’elle en fait partie ;
- que la Turquie entrera automatiquement dans l’Union ;
- que le traité introduit la concurrence libre et non faussée comme dogme nouveau.
- etc…
Chacune de ces assertions, prises isolément, peut être contredite rapidement par une lecture littérale des textes : il n’existe aucune clause d’expiration dans le traité de Nice (comme dans aucun traité international) ; la directive Bolkestein n’a jamais été dépendante du TCE ; l’adhésion d’un État requiert l’unanimité des États membres et la Turquie n’est mentionnée qu’en tant qu’observateur ; et les principes de concurrence existaient déjà dans les traités antérieurs. Mais l’efficacité politique de ces contre-vérités n’a jamais reposé sur leur véracité : leur puissance réside dans leur cadence et leur répétition, qui laissent les électeurs submergés avant même que les faits puissent être discutés.
Dans cette campagne, la rhétorique du grotesque rejoint celle de l’anxiogène : on exhibe des pancartes ridicules qui jouent -déjà !- sur la sonorité de « -stein » et analogies douteuses : la directive Bolkestein devient « Frankenstein », symbole de toutes les peurs diffusées et jamais contextualisées, et le fameux « plombier polonais » devient une icône du prétendu dumping social qui, pour le coup, trahit un nationalisme économique où l’on reconnaîtra difficilement l’internationalisme traditionnel de la gauche européenne.



Après 2005 : l’imposture s’institutionnalise
La victoire du “Non” en 2005 ne met pas fin à ces pratiques, elle les banalise. Dans les années qui suivent, on lit et on entend que le traité de Lisbonne aurait outrepassé le vote des Français de 2005, qu’il aurait « activé » des mécanismes rejetés dans le référendum, et qu’il aurait en quelque sorte enterré le texte originel (même de brillants esprits comme Gauchet et Panent, lors de cet excellent débat (ne pas tenir compte du titre qui ne reflète pas la qualité du débat), se laissent aller à ces facilités (14:50). Pourtant, sur le plan juridique, rien de tel n’a eu lieu.
À part des ajustements institutionnels urgents liés à l’élargissement, les dispositions de la Partie I du traité rejeté en 2005 ne furent pas réintroduites telles quelles. Par exemple la Commission reste composée de 27 commissaires (contrairement aux 18 que prévoyaient le TCE), – ce qui pèse d’ailleurs lourdement sur son efficacité.
La Charte des droits fondamentaux (Partie II du TCE) est en effet devenue contraignante, mais alors que les britanniques y étaient farouchement opposés, aucun argument contre ce statut n’a été développé dans la campagne référendaire française.
La fameuse « Partie III », honnie pour son prétendu ultralibéralisme, n’a jamais été validée comme telle. Elle ne faisait en fait que rassembler les traités précédents dans un seul texte, or l’Europe reste juridiquement un empilement de traités dans lesquels il est extrêmement difficile de s’y retrouver.
Le traité de Lisbonne n’a donc factuellement pas du tout outrepassé le vote des Français, et l’inefficacité relative de l’Europe n’est pas une conséquence de Lisbonne mais une conséquence de l’absence de TCE.
Mais la narration est plus simple que le droit.
2005 : le moment où la fake news devient mainstream
Ce jour-là, une partie de la gauche française, celle qui a renoncé à une analyse factuelle rigoureuse au profit de slogans et de récits faciles, a commencé, involontairement ou non, à parler la langue rhétorique de l’extrême droite qu’elle prétendait combattre : un langage où l’impact importe plus que l’exactitude.
Ce n’est pas simplement que la gauche est devenue d’extrême droite : c’est que la politique, dans sa grande majorité, a appris à parler le langage de la peur et de l’approximation, abandonnant la vérité comme critère d’entrée dans l’arène publique.