Hommage à Samuel Paty

Samuel Paty

Discours prononcé par Béatrice Benabbes le 16 octobre 2022, square Samuel Paty à Paris

Béatrice Benabbes est membre du collectif Vigilance Collèges Lycées

Je ne t’ai jamais rencontré, Cher Samuel, et pourtant depuis ce jour funeste du 16 octobre 2020 et ce flash de France Info entendu aux alentours de 19h, je te connais, je suis même liée à toi.

Le chemin du retour de ton collège, je ne l’ai jamais parcouru, mais je l’imagine. 
J’imagine la légèreté qui aurait pu te porter en cette veille de vacances, après cette première période de l’année à la fois éprouvante de par la conscience du travail à venir, mais aussi grisante de par les découvertes que l’on fait auprès de chacun de nos élèves.
Seulement voilà, Samuel, cette veille de vacances de Toussaint 2020 n’est pas comme les autres et en lieu et place de légèreté et de projets agréables, ce chemin de retour du collège charrie le torrent d’angoisse qui t’étreint depuis maintenant dix jours. Ce chemin, il est empreint de ce sentiment d’impuissance contre le procès kafkaïen qui t’est fait, d’incompréhension face aux accusations illégitimes d’islamophobie qui te sont faites. Ce chemin il longe avec toi la solitude dans laquelle tu es enfermé face à une institution incapable de te protéger.

Et puis, ce chemin se terminera avec la rencontre de l’horreur, de l’irréparable.

Je te connais, Samuel, je sais ton bonheur d’enseigner, je sais ta fièvre de transmettre, je devine tes doutes face à un sujet sensible, je partage ton élan, celui sans lequel notre métier serait sans saveur, celui qui l’emporte envers et contre tout.
Cet élan c’est celui qui te poussait à semer dans l’esprit de chacun de tes élèves la graine du futur citoyen responsable. 
Ce feu qui t’anime c’est celui qui l’espace d’un cours d’Histoire, de littérature, de philosophie, de sciences, de langues et civilisations étrangères, d’éducation physique, musicale, artistique, aide nos élèves à sortir de leur catégorie sociale, quelle qu’elle soit, à s’extraire de leur religion, quelle qu’elle soit, à pousser les limites de leur corps, à explorer des recoins inconnus de leur imagination, à visiter des époques et des contrées lointaines, des modes de pensée éloignés de leur giron familial. 

Je sais, Samuel, je sais qu’enseigner pour toi, c’est élargir le champ des possibles, c’est offrir une palette de multiples destins à venir à nos enfants en dehors de tout déterminisme social, culturel, physique, religieux. 
Eh oui car enseigner dans l’Ecole de la République, c’est cela et tu le savais bien et nous, tes collègues, le savons bien aussi.
Alors ce vendredi 16 octobre 2020, quelqu’un a sauvagement tué l’héritier des penseurs, et philosophes fondateurs de la laïcité et de l’école républicaine.
Ce vendredi 16 octobre, Samuel, tu as rejoint Jean Zay, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès qui ce jour-là sont morts une deuxième fois avec toi. 

Et ce vendredi 16 octobre 2020, Samuel, nous sommes devenus tes héritiers.
Depuis ce 16 octobre 2020, nous sommes liés à toi, depuis ce 16 octobre 2020, Samuel, tu nous obliges, tous autant que nous sommes : Ministres, enseignants, personnels de directions, AED, documentalistes, personnels de maintenance et d’entretien de nos établissements.
Pour toute la communauté éducative, notre tâche est désormais la suivante : 
Rappeler à tous que l’Ecole de la République c’est l’école de la liberté de penser, c’est l’école de la liberté d’expression et qu’elle ne tombera pas plus sous le coup de l’islamisme qu’elle n’est tombée sous le coup du Clergé.
Nous dirons à tous nos élèves qu’on leur ment au sujet du principe de laïcité lorsqu’on leur dit qu’il est liberticide. 
Nous leur dirons que c’est lui qui, en permettant le retrait des crucifix des salles de classes en 1905, a placé sur un pied d’égalité les élèves de confession protestante qui jusqu’à cette date se sentaient élèves de seconde zone.
Tout comme c’est lui, c’est ce même principe qui les protège d’une idéologie nauséabonde exhumée des détritus de l’Histoire, se parant d’un nom « Reconquête » qui fait frémir la professeur d’espagnol que je suis, et qui prétendait, il y a de cela un an, occuper la plus haute fonction de l’état.
Eh bien c’est ce même principe qui protège aussi nos élèves de confession musulmane. 
Car à l’école de la République il n’y a ni musulman, ni chrétien, ni juif, il n’y a que de futurs citoyens.
L’école ne renoncera jamais à sa mission, elle restera le temple de la citoyenneté, elle résistera aux pressions identitaires et religieuses.
Il n’y a aucune place en son sein pour ces particularismes, ce qui ne veut pas dire qu’elle les méprise, elle ne les profane pas, non, elle ne les outrage pas, non, rien de cela, elle ne les reconnaît simplement pas. 
Son œuvre se situe sur un autre terrain, celui qui rassemble, à savoir l’humanité et la citoyenneté.
Ton cours du 6 octobre 2020, Samuel, c’était exactement cela, c’était apprendre à ta classe de quatrième, cet exercice intellectuel certes difficile mais ô combien noble, celui de penser hors de soi-même, voire contre soi-même. 

Fidèle à ta mémoire, Samuel, nous resterons dans ton sillage, nous continuerons d’éveiller les consciences, car l’école n’obéit ni à la peur, ni à la haine, l’école n’a qu’un credo, transmettre les savoirs.

Béatrice Benabbes est membre du collectif Vigilance Collèges Lycées

Liens – Hommage à Samuel Paty

Publication originale Facebook : 👉 𝗛𝗢𝗠𝗠𝗔𝗚𝗘 𝗔̀ 𝗦𝗔𝗠𝗨𝗘𝗟 𝗣𝗔𝗧𝗬

Laisser un commentaire